samedi 20 juillet 2013

J'aurais préféré...

J'aurais préféré, je crois, que tu ne tombes pas dans le presque néant si peu de temps après que moi je sois tombée enceinte. Préféré qu'une fois de plus, la mort ne plane pas si près au-dessus de moi qui porte la vie.

J'aurais préféré sans doute que tu partes brutalement, sans crier gare, comme une bulle explose en plein soleil. J'aurais eu mal, j'aurais pleuré et pourtant...

Je suis allée te voir à l'hôpital, plusieurs fois. J'aurais préféré que tu me reconnaisses. Que tes yeux plongés dans les miens tu saches que j'étais cette petite fille que tu as élevée ... celle à qui tu racontais des histoires chaque soir et auprès de qui tu restais jusqu'à ce que ses peurs éloignées elle se soit endormie. Celle qui criait quand tu lui brossais les cheveux. Celle pour qui tu as cuisiné tant de crêpes, de farinades, de coquillettes au beurre. Celle à qui tu coupais le gros pain de seigle de bout en bout pour le tartiner de beurre, goulûment avalé assise sur un mur dans un coin de paradis.
J'aurais tellement préféré, mamie, ne pas avoir à articuler "je m'appelle Karine" face à tes yeux qui disaient non.

J'aurais préféré ne pas vouloir t'appeler si souvent puis me rappeler que c'est impossible... parce que tu n'es pas assez vivante pour me parler. J'aurais préféré ne pas traverser une phase de ma vie où j'ai tellement besoin de parler, justement.


J'aurais préféré qu'on ne soit pas là à espérer, douter, croire, se réjouir puis chaque jour se demander où on va. J'aurais préféré qu'on n'en vienne pas à presque détester ceux qui s'"occupent" de toi là bas. Préféré que bientôt, tu ne risques pas de te retrouver en maison de repos si loin que je ne pourrai plus du tout venir te voir avant des mois.

J'aurais préféré que tu ne te voies pas diminuée, que tu puisses comprendre où tu te trouves, que personne ne puisse t'obliger à porter des couches et décider à ta place si tu seras couchée ou assise.
J'aurais préféré ne pas savoir papy tout seul, perdu, attendant ton retour tout en le craignant si fort.

C'est terrible, mamie, je crois bien...je crois bien que j'aurais préféré... que tu ne sois plus là...
Parce que je n'arrive pas à voir où tu peux bien te rendre sans tes jambes pour te soutenir. Où tu peux bien rêver sans ton esprit pour t'accompagner. Où tu peux bien sourire sans souvenirs qui restent. je me demande où tu peux bien vivre sans une vie décente devant toi.


Tu sais, j'aurais préféré...que tu ne me manques pas tant...

5 commentaires:

  1. Je l'ai vécu je ne te comprends que trop bien.

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  2. C'est tellement beau !
    Il est vrai que des fois le départ vaut mieux que la survie.

    Bon courage ma belle !!

    Gros bisous !!

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